« Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.» Mt5, 13
Édito mars
Chaque année, le Carême revient. Et chaque année, nous sommes tentés de dire : « Déjà ? » Le temps file, les semaines s’enchaînent, les saisons liturgiques se succèdent. Nous avons à peine commencé une année que déjà le printemps approche. Le temps nous est donné, et pourtant il nous échappe. Il semble glisser entre nos doigts comme du sable.
Mais le temps n’est pas seulement ce qui passe. Il est d’abord un don. Un espace confié à notre liberté. Une possibilité de croissance. Le Carême vient justement nous rappeler que notre vie n’est pas une succession mécanique de jours, mais un chemin. Un chemin vers Pâques, un chemin vers la Vie.
Nous risquons si facilement de nous installer, de nous figer dans des habitudes, des routines, des convictions parfois devenues tièdes. Or, la vie chrétienne n’est pas un état acquis une fois pour toutes. Elle est un mouvement. Elle est un devenir. Croire, ce n’est pas conserver, c’est avancer. C’est consentir à être transformé.
Le Carême n’est pas d’abord un catalogue d’efforts ou de privations. Il est un temps de vérité. Un temps pour faire le point sur notre foi et sur notre manière de vivre. Où en suis-je dans ma relation au Seigneur ? Quelle place lui est réellement donnée dans mes journées si pleines ? Ma prière est-elle vivante ou simplement récitative ? Ma charité est-elle concrète ou seulement intentionnelle ?
Le Carême nous offre un arrêt salutaire. Non pour nous juger durement, mais pour ajuster notre route. Comme un marcheur qui consulte sa boussole, nous sommes invités à vérifier l’orientation de notre cœur.
Et cette conversion n’est jamais abstraite. Elle passe par le regard que nous portons sur les autres. Car c’est souvent là que se joue l’essentiel. Apprendre à reconnaître en l’autre – proche ou lointain, aimable ou difficile – une présence du Seigneur. Découvrir que le Christ nous attend dans le visage du pauvre, du fragile, du collègue que nous comprenons mal, du membre de notre famille qui nous fatigue parfois.
Devenir plus humain : voilà peut-être le vrai programme du Carême. Plus attentif, plus patient, plus miséricordieux. Plus libre aussi. La foi authentique ne nous retire pas de l’humanité ; elle nous y plonge davantage. Elle élargit notre cœur aux dimensions de celui du Christ.
Le temps passe vite, oui. Mais il peut devenir fécond. Ce Carême ne reviendra pas. Il est unique. Il est notre occasion, cette année, de laisser le Seigneur travailler en nous. Alors n’ayons pas peur d’ouvrir des espaces de silence, de prière, de partage. N’ayons pas peur de changer quelque chose de concret dans notre manière de vivre. N’ayons pas peur de demander pardon, ni de pardonner.
Ainsi, lorsque viendra la lumière de Pâques, nous ne la recevrons pas comme un simple souvenir ou une belle célébration de plus. Nous la recevrons comme une Vie nouvelle réellement accueillie. Comme une étape franchie sur ce grand chemin qu’est l’existence du croyant.
Que ce Carême soit pour chacun de nous un passage. Non pas un temps subi, mais un temps habité. Un temps où, avec la grâce de Dieu, nous devenons davantage ce que nous sommes appelés à être.
Abbé Pascal
Des rites pour la vie (suite et fin)

Nous avons vu le mois dernier que le livre de Gabriel RINGLET se composait de deux parties : la première avait trait à l’acte de célébrer, lors d’entretiens individuels, de passages de l’existence, des douleurs comme des joies ; la seconde entendait réenchanter les rites des grandes fêtes chrétiennes.
Dans les entretiens individuels, il s’agit d’aller plus loin qu’une pensée amicale, pédagogique, psychologique ; il s’agit de cheminer, d’installer une dynamique de l’inventivité. Faire s’enlacer les textes évangéliques et les situations vécues.
Quant à la célébration des grandes fêtes chrétiennes, il n’est pas question d’animation. Mais de créer une sorte de ferveur silencieuse au moment de repartir, de prendre la route dans un paysage qui va encourager à marcher. (p 153)
La place de la culture est prépondérante : musique et chant touchent le spirituel en plein cœur. Théâtre et poésie sont aussi convoqués. Des mots, des gestes, un son, une lumière participent au réenchantement des célébrations vécues comme des annonciations.
L’urgente nécessité de raconter des histoires, c’est certainement rencontrer une attente populaire, une ritualité simple qui n’exige pas comme préalable la carte du Parti (p 76).
Comment explorer le chant émotionnel de la célébration comment créer une atmosphère et s’inscrire dans une tonalité qui relie des textes, des rites et des chants (p 238) ?
G Ringlet encourage encore à réinventer le vaste univers des bénédictions.
Il a crée, en son prieuré de Malèves-Sainte-Marie, une école du rite en 2018 composée de six intervenants : deux humanistes franc-maçonnes, une pasteure, une poètesse agnostique formée en Israël, un diacre, un prêtre.
Pour sortir des sentiers battus, il faut d’abord les avoir foulés. La solide formation théologique de G. Ringlet offre à cet égard beaucoup de garanties.
Laura Rizzério * philosophe et professeure à l’université de Namur exprime néanmoins quelques réserves :
« En parcourant la première partie du livre, j’ai gardé l’impression que le célébrant et sa parole sont au centre de la célébration bien davantage que “la parole venue d’ailleurs”.
Comment pouvoir affirmer que sa parole “vient de plus loin que lui” si la célébration ne s’inspire que sommairement de la tradition qui la soutient ? Et comment pouvoir effectivement réenchanter les rites de la tradition chrétienne si ceux-ci sont réécrits grâce à la créativité du célébrant qui les rend, certes, plus audibles mais qui les prive de leur sens en les éloignant en même temps de Celui qui les a institués et de l’histoire de la communauté qui les a portés au fil des siècles ?
* in Cathobel du 30.09.25 : « Des rites pour la vie » questionne la philosophe Laura Rizzério.
Claude Razée